Entrepreneuriat
La santé des chefs d’entreprise, un champ de recherche encore inexploré
Pendant
près de 18 mois, plus de mille dirigeants de PME ont été interrogés par
Amarok, premier observatoire de la santé des entrepreneurs. Cet
observatoire est le premier de ce type dans le monde. Son ambition est
d’explorer l’état de santé des chefs d’entreprise, largement passé sous
silence et pourtant si vital pour la pérennité d’une petite structure.
Qu’est-ce que la santé au travail des dirigeants dans une PME ? TOUT
Quand le dirigeant d’une grande entreprise cotée en Bourse meurt, le
cours de l’action reste généralement relativement stable. Ce fut le cas
pour l’emblématique Steve Jobs. Certes, sa mort n’était pas une surprise
car les marchés savaient depuis longtemps que ce dernier était atteint
d’un cancer du pancréas. Mais en analysant neuf cas d’informations
relatives à la dégradation de la santé de Jobs (Kock, Fenili et Cebula,
2011) montrent qu’un seul cas a eu un impact significativement négatif
sur le cours de l’action.
Dans la majorité des cas, les chercheurs concluent que « l’on ne peut
pas montrer que l’annonce d’informations défavorables concernant la
santé de Steve Jobs a eu un impact statistiquement significatif sur le
cours d’Apple ». Si la santé de Jobs est devenue une affaire publique,
c’est en raison de sa notoriété et parce que beaucoup d’experts et
d’analystes présupposent qu’il existe un lien entre la santé du
dirigeant et le cours de son action.
Or les observations concernant les réactions du marché prouvent le
contraire. Même dans des cas tragiques imprévisibles pour les marchés
financiers comme le suicide en juillet 2013 de Carsten Schloter,
dirigeant de Swisscom ou la noyade accidentelle d’Edouard Michelin en
mai 2006, l’action a baissé dans un premier temps pour remonter très
rapidement une fois l’annonce de leur successeur. La santé du dirigeant
dans un groupe de grande taille, n’occasionne que peu de conséquences
sur la pérennité du groupe (Torrès et Chabaud, 2013).
Mais ce résultat ne s’applique qu’aux très grandes entreprises pour lesquelles l’adage Too big to fail
(ndlr, trop gros pour faire faillite) convient parfaitement. A
l’inverse, si un dirigeant de PME a un ennui de santé, c’est
immédiatement tout le système de gestion de l’entreprise qui en pâtit,
et les nombreux emplois qui en dépendent qui se fragilisent. Dans le cas
d’une TPE, la mort du dirigeant peut signifier la faillite dans plus de
20% des cas (Becker et Hvide, 2013). Plus la taille est petite, plus
les liens entre la santé du dirigeant et la pérennité de l’entreprise
sont forts de telles sortes que « le capital santé du dirigeant est le
premier actif immatériel de la PME ».
Qu’a été la santé des entrepreneurs jusqu’à présent dans l’ordre scientifique ou sociétal ? RIEN
Pas une revue, pas un laboratoire, pas un programme structuré et
planifié de recherche sur cette question n’est à ce jour répertorié, ni
en France, ni dans le monde. Une expertise collective de l’Inserm en
2011 sur le stress et la santé au travail chez les indépendants, à la
demande du Régime Social des Indépendants (RSI), fait état de l’absence
criante de connaissances dans ce domaine.
La médecine du travail a vraisemblablement une mission plus sociale
que les autres disciplines médicales. Le rôle de l’ouvrage majeur de
Villermé en 1840, le Tableau de l’état physique et moral des ouvriers
employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie et
l’industrialisation de masse durant le 20ème siècle lui ont forgé, avec
le temps, un objet social implicite : défendre les plus faibles (travail
des prisonniers, des enfants et des femmes), et surtout les classes
défavorisées et ouvrières, mission qui demeure, encore aujourd’hui, un
profond marqueur identitaire de la médecine du travail. Si la discipline
de la santé au travail fournit un bon corpus théorique des effets du
travail subordonné, malheureusement, le travail indépendant échappe à la
plupart de ces modèles. Qu’en est-il de la santé du chef d’entreprise
qui fixe lui-même ses propres limites, ses propres objectifs
stratégiques, ses propres ressources investies ?
Cette focalisation sur les seuls salariés fait que les statistiques
concernant les dirigeants d’entreprise sont aujourd’hui rares et floues.
Quand elles existent, on y mélange les artisans, les commerçants avec
les professions libérales et les chefs d’entreprise. Comme si un
tailleur de pierre vivait les mêmes conditions de travail qu’un notaire !
De ce fait, les employeurs passent souvent à la trappe aux oubliettes
des considérations de la santé au travail.
Que demandons-nous? Que la santé des chefs d’entreprise devienne un nouveau champ de recherche!
Or cette lacune pose de plus en plus problème à la société de ce
début de 21ème siècle, où l’entrepreneuriat semble avoir le vent en
poupe. En France, le nombre de travailleurs indépendants ne cesse de
croître depuis 2001 (l’Insee dénombre 2,56 millions d’emplois non
salarié en France en 2012, soit 10% de la population active) et le
statut d’auto-entrepreneur montre à quel point l’esprit d’entreprendre
peut s’épanouir en France pour peu qu’on lui donne de la considération.
La multiplication des incubateurs et des pépinières dans toutes les
métropoles, la généralisation des formations en entrepreneurship dans
toutes les business schools et universités, les récentes assises de
l’entrepreneuriat organisées par les pouvoirs publics montrent que notre
société devient de plus en plus schumpétérienne.
Mais pouvons-nous continuer, et il le faut, de promouvoir
l’entrepreneuriat et les PME sans nous préoccuper des effets induits sur
la santé de nos propres entrepreneurs et dirigeants ? Que sait-on au
juste de l’impact sur l’organisme humain de l’acte de création
d’entreprise ou de celui de diriger une PME ou TPE ? Le stress, la
surcharge de travail, l’incertitude du carnet de commandes, la solitude
éprouvée sont-ils sans effet sur la santé physique et mentale du chef
d’entreprise ? En France, la première demande de renseignement de la
part de la banque lorsqu’un entrepreneur désire emprunter est un
questionnaire de santé.
Les chefs d’entreprise, souvent pressés, ont-ils le temps de prendre
soin de lui-même ? Ont-ils le temps de consulter un médecin ?
Pratiquent-ils davantage l’automédication que le reste de la population
en raison d’un emploi du temps serré ? Consomment-ils des substances
stimulantes pour se maintenir en éveil ou pour maintenir son dynamisme ?
Comment concilient-ils leur vie professionnelle et personnelle ?
Comment dorment-ils et combien d’heures par nuit ? Existe-t-il un
burn-out entrepreneurial et comment le repérer pour le prévenir ?
Faut-il créer des services de santé dans les incubateurs ?
Toutes ces questions cruciales pour la pérennité de notre tissu
entrepreneurial méritent des réponses précises et rigoureuses. Si l’on
se fonde sur la définition que l’OMS donne de la santé, à savoir « la
santé est un état de complet bien-être physique, mental et social et ne
consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité », les
perspectives d’investigations sont suffisamment nombreuses pour
autoriser l’idée de voir se développer le Entrepreneurial Health comme un nouveau champ de recherche, au croisement de la santé au travail et de l’entrepreneuriat.
Le 06/02/2014
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