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Que risque-t-on à continuer d’ignorer le phénomène « FinTech » ?


Les FinTech ne se résument pas à des start-up californiennes qui financent des projets innovants. C'est aussi un risque pour les États de perdre leur souveraineté en matière de politique monétaire et de traçabilité fiscale.

L’heure est à la nouvelle économie, née de la conjonction du digital et du modèle de l’économie du partage. Tous les secteurs sont concernés et en particulier ceux faisant l’objet d’une réglementation spécifique, comme les taxis, l’hôtellerie, les universités, etc.
La finance est la dernière illustration d’un secteur soumis au cocktail digital et partage. Plusieurs start-up américaines ont mis en lumière ces derniers mois ce phénomène dit « FinTech », en particulier lors de l’introduction en bourse de Lending Club et une valorisation grimpant jusqu’à 9Md$ la journée de son introduction.

Le modèle qu’impose ces nouveaux acteurs digitaux va au-delà d’une simple innovation numérique à intégrer par les banques. Plutôt qu’un modèle centralisé où la confiance repose sur l’Etat, ces start-up proposent un modèle décentralisé où la confiance repose sur la foule. A l’instar d’Uber et de Blablacar dans la mobilité, des plateformes se créent pour assurer ce rôle de tiers dans l’investissement, le financement et le paiement. 

Les banques traditionnelles bousculées

La France est exclue de cette dynamique : en 2014, c’est 12Md$ investis dans ce domaine aux Etats-Unis, et à peine plus de 200M$ en France. Pourtant, l’enjeu économique est fort puisque ces sociétés tendent à remettre en cause le modèle de la banque universelle, si prégnant aujourd’hui en France. Cela se traduisant déjà par la disparition de milliers d’agences bancaires.
Pendant que l’Union européenne et la France protégeaient de plus en plus les banques contre leurs propres prises de risques financiers par des contraintes prudentielles (Bâle III en étant la dernière mouture), par des interventions des Etats, le danger pour les banques grandissait à l’extérieur. Est-ce qu’à trop contraindre ses activités traditionnelles, la banque ne s’est-elle pas coupée du marché et de l’innovation, accélérant sa propre perte ?

Vers une perte de souveraineté

L’enjeu le plus important n’est pas la survie des banques mais notre souveraineté. Quelle sera notre souveraineté monétaire, dans la mesure où la marginalisation des banques remet en cause leur rôle comme courroie de transmission des politiques monétaires ? Quelle sera notre souveraineté économique, puisque les acteurs financiers qui irriguent l’économie auront des directions installées à San Francisco ?
Enfin, quelle sera notre souveraineté fiscale lorsque les paiements ne transiteront plus par des banques mais par Apple et Google ? La fraude massive à la TVA déjà observée illustre la difficulté à prélever l’impôt indirect sans contrôle des moyens et systèmes de paiements. Les risques portent aussi sur le blanchiment d’argent, le financement du terrorisme, la protection des données personnelles, etc.
Ainsi, l’image séduisante et « flower power » de ces start-up masque de véritables enjeux pour notre société. Comment les accompagner efficacement sans se réfugier dans la norme et la cogestion d'artifices inutiles, comme le montre le cas d’Uber ? L’enjeu n’est pas de défendre le banquier mais notre avenir. Uber est l’exemple d’une incapacité à garder la valeur ajoutée en France qu’il faudra éviter de reproduire. 

Par Pierre Alexis de Vauplane, chargé d'affaires chez Gravitation le 04092015





Après les GAFA, les nouveaux maîtres du monde sont les NATU !


Uber, qui pèse désormais 51 milliards de dollars, Tesla ou encore Airbnb, la nouvelle génération de start-up secoue tout le système avec son nouveau modèle.
Les Gafa, c’est tellement 2014... Voici venir l’ère des Natu. Natu, c’est l’acronyme de l’été 2015 ; celui qui réunit les quatre grandes entreprises emblématiques de la « disruption » numérique : Netflix, Airbnb, Tesla, et Uber.
Les Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon) sont toujours bel et bien là, affichant une santé économique insolente et une surface financière plus importante que bien des Etats ; néanmoins ces entreprises font déjà figure de « vieilles » (pensez, Mark Zuckerberg va être papa...) face à l’émergence de la nouvelle génération des géants américains, qui surfent sur de nouveaux modèles.
Cette mutation d’une vitesse spectaculaire du capitalisme à l’heure numérique affecte l’économie mondiale, la création et la destruction d’emplois à l’échelle planétaire, l’évolution de nos systèmes sociaux et du salariat ; ne pas chercher à comprendre le phénomène, qui n’a plus grand chose à voir avec la part d’idéalisme de l’économie du partage, condamnerait à le subir.
Les Echos le rappelaient récemment, le quatuor des Gafa « pèse » désormais plus lourd que l’ensemble des entreprises cotées au CAC 40 français !
« L’indice CAC 40 vaut 1 131 milliards de dollars, alors que les Gafa affichent 1 675 milliards de dollars sur la balance ! »


Le poids des Gafa est devenu déterminant à Wall Street.

Uber vaut plus de 50 milliards de dollars.
Les Natu sont encore des nains à côté, mais ils montent vite. Prenez Uber, le service de VTC qui fait tant parler de lui en France et dans le monde par le séisme qu’il a provoqué dans l’univers figé des taxis : la société pèse désormais 51 milliards de dollars, à la faveur d’un investissement de 100 millions de dollars effectué par Microsoft (tiens, un acteur de la « nouvelle technologie » d’hier).
Par comparaison, Renault « pèse » seulement 24 milliards d’euros (26 milliards de dollars).
Il y a seulement six mois, Uber ne valait « que » 40 milliards de dollars ! Cette progression ultrarapide d’une société toujours considérée comme une start-up (elle a été fondée en mars 2009 et n’est pas cotée en Bourse), a toute l’apparence de la bulle, comme Internet en a généré à intervalles réguliers.
Pourtant, Uber peut afficher une présence mondiale d’autant plus spectaculaire qu’elle est en passe de réaliser ce que les Gafa ont raté (à l’exception d’Apple) : une réussite en Chine, où, à coups de milliards de dollars et d’une alliance avec le géant national Baidu, elle s’est faite une place « sous le ciel ».
Dans la même veine, Uber vient d’annoncer un investissement d’un milliard de dollars en Inde, bientôt le pays le plus peuplé au monde.



Le risque est transféré vers le travailleur

La progression d’Airbnb est tout aussi spectaculaire : il suffit de voir comment Paris est devenu la ville du monde qui propose le plus de logements ou de chambres à louer sur la plateforme, au point qu’au mois d’août l’offre est telle qu’elle fait baisser les prix ; le 3e arrondissement compte désormais plus de nuitées Airbnb que d’habitants.
Rien que dans mon immeuble parisien, j’assiste au défilé des « Airbnbiens » là où les étés précédents étaient largement déserts.
Ces deux acteurs de la (pas si) nouvelle économie ont en commun d’avoir développé une plateforme technique innovante, un service apprécié par la génération web, sans pour autant investir dans du « dur » : Uber ne possède pas de voitures et n’emploie pas de chauffeurs ou de mécaniciens, et Airbnb n’a pas d’hôtels ni de salariés dans le monde entier.
L’un comme l’autre ont déplacé le centre de création de valeur, et transformé les salariés en autoentrepreneurs, pour le meilleur ou pour le pire.
  • Le meilleur c’est la possibilité de travailler à son rythme, selon ses besoins, parfois pour un complément de revenu comme pour la majorité de l’offre Airbnb composée de résidences principales ;
  • le pire, c’est la précarité et le transfert du risque vers le travailleur, comme pour une bonne partie des chauffeurs Uber.

 

Disruption dans l’industrie à l’ancienne

Telsa et Netflix sont d’une autre nature. Tesla, le fabricant de voitures électriques haut de gamme appartenant à l’entrepreneur Elon Musk, qui possède par ailleurs SpaceX, le principal lanceur de fusées privé, a appliqué la « disruption » à l’industrie à l’ancienne.
Elon Musk est l’une des figures emblématiques de la nouvelle génération d’entrepreneurs du numérique (il n’avait que cinq ans lorsque Steve Jobs et Steve Wozniak fondaient Apple en 1976), ambitieux, prédateur, mégalo, une personnalité controversée qui lui a permis d’émerger en quelques années dans la jungle des start-up.
Netflix, c’est encore une autre histoire, l’un des rares acteurs de l’ancienne économie -il diffusait son catalogue de films en bonnes vieilles cassettes VHS- à avoir réussi à devenir un leader de la nouvelle avec une plateforme de streaming payante, et désormais producteur de contenus (House of Cards, Orange is the new black, et demain Marseille, une série made in France), devenu incontournable.
Netflix compte déjà 65 millions d’abonnés dans le monde, et s’est donné pour objectif d’atteindre les 180 millions d’abonnés dans quelque 200 pays et territoires d’ici la fin de la décennie... Certains pronostiquent déjà que Netflix deviendra le premier « network » au monde, même si en nombre d’heures visionnées, YouTube reste le roi.


Autres acronymes autres disruptions à venir

L’émergence rapide des Natu donnera naissance dans les prochains mois, les prochaines années, à d’autres acronymes, d’autres « disruptions ». On voit ainsi monter celle qui va toucher le monde de la finance, avec les FinTech, ces applications qui échappent au monde de la banque traditionnelle.
Lorsque j’ai montré à ma banquière l’annonce, fin juillet, que Orange, vieil acteur s’il en est mais étranger au monde de la banque, créait en 2016 sa propre banque en ligne susceptible de faire des prêts immobiliers, elle n’a pu cacher son étonnement et son choc.
D’autres secteurs se préparent également au choc, dans la santé, l’éducation, et d’autres encore qui se croient à l’abri de l’« ubérisation ».
Que ce soit avec les Gafa qui restent d’une santé insolente (Apple fait des bénéfices record, l’action Google est à un niveau historique, Amazon vient de surprendre Wall Street avec des bénéfices plus élevés que prévu...), ou les Natu qui montent, ce sont des entreprises américaines qui règnent aujourd’hui en maître dans une bonne partie du monde (la Chine échappe à une partie d’entre eux, la Russie tente de se dégager de leur emprise).


Absence de débat

Ce n’est pas seulement une question de domination économique : c’est aussi une question de modèle social, voire simplement de survie. L’absence de vrai débat public sur ces questions suscite incompréhensions, peurs et colère comme dans le cas d’Uber et des taxis.
Les Européens, trop longtemps passifs voire complaisants, se tromperaient de combats s’ils cherchaient uniquement à préserver le statu quo social face à cette déferlante. La montée en puissance de ces nouvelles logiques vient bousculer un vieux monde qui ne sait plus où se situe son avenir : il serait temps que le débat devienne aussi politique.

 par Pierre Haski | Cofondateur Rue89 - 02 août 2015









Les effets destructeurs du management à la cool

On parle beaucoup d'humaniser les rapports dans l'entreprise. Est-ce une bonne nouvelle ?


L'humanisation du travail est-elle un héritage du taylorisme ? (Bob Bob/Ben Eine/Flicker/CC)









Pour comprendre la souffrance qui infuse dans les open spaces fleuris d’aujourd’hui, alors que jamais on ne s’est tant soucié de bien-être au travail, le nouveau livre de Danièle Linhart, « la Comédie humaine au travail» (sous-titré : «De la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale»), est d’un recours précieux. Voilà une chercheuse du CNRS qui depuis trente ans observe les mutations sociales au travail. Pour mieux comprendre ses lois non écrites, ses faux semblants, elle se faufile dans les congrès de managers, avec le risque de s’y faire insulter. (C’est arrivé, nous le verrons plus loin.) La sociologie comme sport de combat est diversement appréciée.
Danièle Linhart pourrait comme bien d’autres, sociologues ou journalistes qui font profession de décrire le réel, se retrancher derrière une prudente impartialité. Mais non. Le pouvoir d’écrire et d’être lu a chez elle l’ambition d’être mis au service d’un progrès humain, ce qui rend son livre d’autant plus captivant. A tous, petit fonctionnaire ou cadre, ouvrier ou travailleur intellectuel, elle tend un décodeur pour décrypter le malaise diffus qui se propage en milieu professionnel sans que ceux qui en souffrent se l’expliquent toujours bien. Elle leur offre de comprendre ce que l’on vit, à l’heure du burn out pour tous.
Notre siècle croit dépassée l’image d’un Chaplin à califourchon sur la machine, aux heures féroces du taylorisme ? Bien à tort, nous dit la chercheuse. Elle explique en détail comment le management contemporain peut être vu comme la poursuite du taylorisme par d’autres moyens :
Taylor apparait à bien des aspects comme le précurseur de la posture managériale qui domine  la période actuelle: se positionner au nom du bonheur des salariés, prétendre à un système équitable, juste et orienté vers le bien commun, mettre en avant les difficultés d’organisation, et de management du travail, invoquer la science, l’objectivité, la neutralité, ces attitudes ne sont pas sans rappeler bien des allégations et argumentations accompagnant les discours modernes. 
A ce stade, un retour vers le passé s’impose pour rappeler qui fut ce Taylor qui divise la postérité. Un bienfaiteur de l’humanité  pour certains, car soucieux d’accroitre le bien-être en allégeant la tâche, en la réduisant à un geste unique et simple, à la portée de tous. Un diable pour bien d’autres, coupable d’avoir transformé l’homme en machine et inventé les «cadences infernales», perfectionnées ensuite par Ford et ses chaines de montage.  
Frederick W.Taylor (1856-1915) est l’inventeur de ce qu’on a appelé avec grandiloquence «l’organisation scientifique du travail» (OST). Il cherchait une solution pour mettre un terme à l’«irréductible conflictualité» entre les patrons fâchés par la «flânerie systématique des ouvriers» et ces derniers, peu pressés d’en faire plus, compte tenu du ridicule de la paye. Le travail, on le sait,  fut décomposé et la tâche de chacun réduite à un automatisme. De cette fracture dans l’histoire ouvrière,  on a retenu la parcellisation. Mais la logique taylorienne, explique Danièle Linhart, c’est avant tout la domination, «la prise en main des ouvriers par l’organisation», et l’affaiblissement de leur savoir-faire.
Taylor s’évertue à nier la dimension politique du travail pour n’en retentir que la dimension technologique, économique, ergonomique ou morale afin de créer les conditions d’un consensus, écrit-elle. Il va chercher la science qu’il présente comme neutre et objective.

Mais évidemment, il passe sous silence ce fait que la science sera mise en œuvre par le patron pour servir ses propres objectifs. Car il a décidé de que ce sera au patron de mobiliser cette science, ce qui suppose de déposséder les ouvriers de leur métier. Or il ne faut jamais perdre de vue que détenir un métier permet d’imposer des tarifs et de faire obstacle à la volonté du patron. Ne connaissant pas le métier de ses ouvriers, le patron peine à dicter sa loi (…)

La question est d’importance et reste d’actualité : celui qui connait le travail dispose d’un atout de taille, et l’organisation scientifique est là pour donner cet atout au patron.
Taylor voulait associer progrès économique et progrès social. Ce faisant, il aura transformé des ouvriers de métiers, porteur d’un savoir-faire autonome, en «simples» exécutants puis en consommateurs, cette révolution s’accompagnant d’une forte hausse des salaires.
Ancien ouvrier modeleur (à Philadelphie), devenu ingénieur à l’issue d’années de cours du soir, mais ouvrier tout de même, Taylor était bien placé pour étudier ses pairs et leur façon de faire. Dans le cadre de son organisation scientifique, il voulait que fussent pris en compte les besoins et qualités individuelles. «On ne doit pas s’occuper d’un groupe d’hommes mais on doit essayer d’aider chaque ouvrier pour lui permettre d’atteindre son plus haut niveau d’efficacité et de prospérité», disait-il.
Taylor trouvait efficace de stimuler les ambitions personnelles ; lorsque les gens travaillent en équipe, prétendait-il, l’efficacité individuelle de chacun tombe au-dessous du niveau de celle d’un ouvrier moins bon. Sans doute avait-il en tête l’inavouable: le groupe facilite l’élaboration et la mise en œuvre de stratégies de protestation et de défense, lesquelles s’affaiblissent lorsqu’un employé se trouve confronté seul à sa hiérarchie. On voit que loin d’être une calamité récente, l’individualisme, est inclue dans le plan taylorien.
Travail à la chaine ou vie de bureau contemporaine, la logique à l’œuvre est la même: affaiblir ce qui fait la force du salarié et sa ressource essentielle,  c’est à dire ce que la sociologue appelle tout au long de son livre la professionnalité. «‘’L’organisation’’ veut des  gens  qui n’œuvrent pas en fonction de ce qu’ils estiment juste ou noble, écrit-t-elle, mais en fonction des appétits du capitalisme.»
Comment, dès lors, mettre au pas le salarié français, lequel met du cœur à l’ouvrage, cherche du sens dans ses heures ouvrables et ne renonce pas si facilement aux règles de l’art et de la solidarité ? Comment le soumettre, au Pays de la lutte des classes et du  CDI majoritaire, qui plus est quand le Code du travail est d’une si belle étoffe ? «En s’adressant à des ressources humaines plutôt que professionnelles», répond la sociologue. Depuis les années 80, l’idée est là qu’il faut «gérer» affects, émotions, subjectivité.
Plus on insiste sur l’humanité des salariés, et moins on les prend au sérieux comme expert de leur travail, ayant leur mot à dire dans les choix organisationnels et stratégiques de leur entreprise. Ce sont toujours d’hommes et de femmes qu’il s’agit, et non de professionnels qui peuvent avoir un point de vue argumenté sur le changement proposé.
La contradiction est flagrante. Les directions affichent un slogan de velours - l’humain au cœur de l’entreprise - mais la prévalence des burn out signale que quelque chose cloche au royaume des bons sentiments:
Le drame du travail contemporain ne vient pas, paradoxalement, de ce qu’il est déshumanisant mais au contraire du fait qu’il joue sur les aspects les plus profondément humains des individus. Au lieu de s’adresser aux registres professionnels qui permettent d’établir une délimitation entre ce que ces individus engagent au travail et ce qu’ils sont, le management moderne joue sur le registre personnel des salariés.
Fini le temps du bonjour compassé du directeur à son subalterne.  Toujours cool, le «n+1» tend patte blanche à son salarié sur le mode l’entreprise-est-à-nous-tous-et-ton-avis-nous-intéresse. En réalité,  ce mélange des genres fragilise les gens. Sous son blanc manteau, l’orientation humanisante est dangereuse ; si l’affaire tourne mal, ce n’est plus un professionnel qui sera jugé par ses chefs mais la personne toute entière, livrée à une évaluation critique parfois fatale. Or rappelle la chercheuse, «chaque personne au travail a ses propres intérêts sur lesquels elle doit veiller, intérêts financiers mais aussi de gestion de sa santé, à savoir s’économiser physiquement et psychiquement  pour ne pas s’épuiser au travail et pouvoir durer.»

Accélération du temps

Toutes ces observations,  Danièle Linhart les a exposées plus d’une fois, parfois à ses risques et périls. Elle se souvient d’un symposium, il y a quelques années, réunissant deux cents responsables du service public et d’entreprises privées dans un pavillon chic, non loin des Champs Elysées. Un thème, ce jour-là: le pacte de confiance. Pacte entre le client et son vendeur, pacte entre le client et son prestataire mais pacte surtout entre le salarié et sa hiérarchie. La chercheuse avait pris place sur la tribune entre deux gradés, succédant à un représentant d’Orange venu disserter sur la nécessité de «réhumaniser le travail». Parler davantage avec le personnel, être plus proche, appeler les gens par leur prénom, ne pas oublier de serrer la main – c’était à l’époque des suicidés en série.
Danièle Lihnart avait protesté contre cette comédie. Sans être hostile, bien sûr, à une certaine chaleur autour de la Nespresso (qui le serait ?), elle est soucieuse de rappeler que c’est sa professionnalité, justement, que le salarié veut voir respecter, laquelle constitue sa force et lui donne sa légitimité. Bien plus que sa dimension d’être humain, qui n’est pas remise en cause. (D’ailleurs, pourquoi le serait-elle ?)
Ce jour-là, des ricanements se sont fait entendre dans l’assistance. Du parterre de DRH se sont élevées des voix pour dire que oui,  on assume  parfaitement d‘attendre du recruté un maximum d’implication, qu’un employé qui n’est pas prêt à faire allégeance n’a pas sa place dans l’entreprise. Danièle Linhart est apparue comme une sociologue marxisante au discours ringard. Souvenir vertigineux pour elle, ce jour-là  prise d’un mal qu’elle s’évertue à décrire: le syndrome du has been. Le sentiment d’être dépassé fait des ravages en entreprise et ce n’est pas non plus fortuit:
Cet argument de l’accélération infinie du temps devient une arme de guerre. Non seulement, il conduit à déstabiliser sans cesse les salariés, à brouiller leurs repères et à défaire leurs ancrages, mais il désamorce toute tentative d’analyse critique.
Le voilà, l’inavoué: le changement perpétuel est utilisé comme une stratégie de prise de contrôle. «Le mal qui nous guette les unes et les autres, et qui suscite une antique terreur comme la lèpre, a pour nom l’archaïsme,  il est à l’image de la dévalorisation dont souffrent chroniquement les personnes âgées dans la société, les seniors dans les entreprises, considérés comme des boulets dont il faut se débarrasser au plus vite.»
L’entreprise n’est pas toujours tendre avec le salarié de soixante, voire de cinquante ans, chassé par les plans sociaux - cette triste valse aux adieux. Un salarié de soixante ans qui se sent «vieux con» dans le regard de son patron quadragénaire est attaqué dans son autre ressource fondamentale: l’expérience, laquelle autorise le point de vue, la liberté d’esprit, la critique, possiblement la contestation. Un vieux salarié cassé est une bombe désamorcée.
Et tant pis si le départ des anciens risque de vider l’entreprise d’une partie de sa mémoire. Ou plutôt tant mieux, devrait-on dire, car c’est précisément le but recherché. L’une des ruses modernes du management consiste à produire de l’amnésie. Les temps changent, entend-on comme un refrain, il faut sortir de l’archaïsme. D’où le changement perpétuel et sa kyrielle de recompositions, réformes, refontes, réorganisation des espaces de travail, déménagements, sous prétexte de ne laisser personne «s’enkyster». Ce qui alimente l’amnésie, poursuit Danièle Linhart, c’est que les représentations mentales antérieures disparaissent. Où êtes-vous conflits sociaux et rapports de force ? Où sont-elles, les banderoles portant haut le refus de l’exploitation et la lutte des classes ?
Distiller le doute est devenu la technique moderne d’affaiblissement de la "professionnalité"
A l’ère du management nappé d’humanisme et de cool, chacun est prié de donner le meilleur de lui-même, dans un cadre professionnel présenté comme bienveillant.
Le cadre, d’ailleurs, est pensé pour : en échange d’une production de chartes éthiques et de codes déontologiques, la direction demande toujours plus de loyauté, flexibilité, mobilité, investissement, engagement, attachement à la marque. Les anciens se cabrent. Les nouveaux arrivés, pour la plupart, jouent le jeu  et ferment les yeux sur les misères faites à leurs aînés, jusqu’au jour où le milieu festif se transforme en jungle. Le débutant, devenu parent à son tour, se trouve dans l’impossibilité d’établir la frontière mentale nécessaire entre une vie professionnelle chronophage et sa maison, où il voudrait bien rentrer avant l’heure du bain et des aventures de Motordu,  et si possible pas trop exsangue.
On assiste à un paradoxe dérangeant, qui veut qu’au moment où on en demande de plus en plus aux salariés, excellence, engagement total et prise de risque, face à un travail de plus en plus complexe, on les plonge artificiellement dans un état de fébrilité, un sentiment de peur et d’impuissance qui tend a paralyser leur activité.
Danièle Linhart décrit fort bien le grand malaise diffus contemporain, qu’elle appelle «précarisation subjective du salarié» :
L’instabilité fait partie du paysage habituel des entreprises modernes qui se veulent adaptées à un monde plus fluctuant et exigeant. Mais derrière cette image d’Epinal se cache une réalité bien plus aride : celle de l’inconfort, voire d’un certain degré de souffrance comme levier pour obliger le salarié à rendre les armes et à se transformer en relais efficace des méthodes et de la qualité de travail voulues par leur direction.
Avec ce livre, on comprend l’importance de bien nommer les choses aussi au travail. Dans les open spaces fleuris d’aujourd’hui, le malaise ne doit rien au hasard. C’est une politique.

par Anne Crignon - le 09 août 2015

Mourir d’ennui au travail : dites NON !





Il n’y a pas que le stress qui éreinte les travailleurs. Il y a aussi l’emmerdement : après le burn-out, voici le "bore-out", syndrome d’épuisement professionnel par l’ennui. Que faire quand celui-ci vous prend dans ses griffes ?
 La réponse de Benjamin Fabre... 

Symptômes

« J’ai envie de bosser comme de me pendre. » C’est votre nouveau refrain. Poursuivi du lundi au vendredi par un spleen grandissant, vous avez le sentiment de vous épuiser à la tâche. Trop écrasante, la tâche ? Trop harassante ? Non. Trop chiante. Rien que d’y penser, vous avez envie de bailler aux corneilles. Et bailler du lundi au vendredi, on a beau dire, ça fatigue. Bienvenue dans le monde merveilleux du "bore-out".
C’est sans doute à cause du progrès technique. Avec la mécanisation du travail, l’industrialisation, la digitalisation et toutes ces joyeusetés, il a fallu inventer de nouvelles besognes pour occuper les gens. D’où la prolifération de tâches essentielles (contrôle, pilotage…) et de fonctions hautement indispensables du genre "Chef de projet", "Responsable support" ou "Coordonnateur multi-métier"… De l’éclate en bâtonnets. Question : quels sont les métiers épargnés par le syndrome de l’ennui ? D’après les chercheurs, tous les jobs qui consistent à s’occuper d’autrui (médecins, assistantes sociales…). Un constat instructif quand on se place du point de vue de l’entreprise.
Le "bore-out" fonctionne en cercle vicieux. D’abord, on s’ennuie au bureau. Les tâches confiées sont si emmerdantes qu’on fait en sorte de s’en farcir le moins possible. Du coup, on s’ennuie encore plus. On déprime. Mais, comme on tient à garder son job (ce qui est assez curieux pour un job assommant), on met en place tout un tas de stratégies finaudes pour avoir l’air le plus stressé possible (parler très fort, marcher à toute blinde dans les couloirs, déjeuner d’un sandwich triangulaire devant son écran). Et pendant ce temps-là, il faut bien s’occuper : Facebook,YouTube, sites d’information, jeux vidéo… Lesquels accroissent violemment le sentiment d’inutilité puisqu’on y voit, pour l’essentiel, des gens qui se bougent le derrière (copains hyperactifs, célébrités sous les feux de l’actualité, superhéros…). Et on déprime encore plus… Bref, de manière paradoxale, on est furieux de son propre ennui mais on ne fait strictement rien pour en sortir.


Traitement

Je ne le dirai pas deux fois. Pour faire exploser ce cercle vicieux, la seule solution est de vous en prendre à vous-même. Tant que vous penserez que c’est la faute du système, de la législation ou du réchauffement climatique, vous resterez dans les pattes molles et cotonneuses du bore-out.
Qui s’est fourré dans ce corner ? Qui a accepté ce poste navrant dont il était cousu de fil blanc, dès le départ, qu’il vous procurerait autant d’émotions fortes qu’un matelas Bultex ? Qui a mis les valeurs de "confort", de "stabilité" et de "sécurité" au centre de ses choix professionnels, malgré leur (puissante) odeur de naphtaline ? Qui s’est laissé amadouer par le menu complet CDI + primes + comité d’entreprise + chèques-déjeuner + 7 semaines de vacances (9 pour les banquiers) en se félicitant d’avoir trouvé "la bonne planque" ? Qui essaie chaque matin, au prix d’efforts argumentaires phénoménaux, de se convaincre que ces "avantages" compensent l’extrême répétitivité de son boulot et son absence totale de challenge ? Le pape ?
Bien sûr que vous avez besoin d’aventure. Être en déséquilibre professionnel, chaque jour, ce n’est pas inconfortable, c’est vital. Les tâches intéressantes pullulent, elles sont simplement squattées par des personnes un peu plus toniques que vous. Au lieu de vous accrocher à un job qui vous tue à petit feu, prenez le risque de faire quelque chose. Quelque chose d’autre. Et je parie que vous savez très bien quoi.
Par Benjamin Fabre, chroniqueur et écrivain  






Capitalisme, profits, rémunérations, dividendes...                                           le philosophe André Comte-Sponville passe en revue quelques sujets qui fâchent !

 André Comte Sponville. Bruno Levy pour ChallengesAndré Comte Sponville

Seul modèle économique à avoir prouvé son efficacité, le capitalisme a toujours fait l’objet de critiques de politiques ou d’intellectuels. Nouveauté, des acteurs du système les rejoignent : patrons fustigeant les retraites chapeaux ; industriels dénonçant les ententes ; managers se plaignant de la rapacité du private equity… Pour Challenges, le philosophe André Comte-Sponville, souvent sollicité par les entreprises pour faire réfléchir leurs dirigeants, ouvre le dossier.


Pourquoi le capitalisme sécrète-t-il ses propres excès ?
Le paradoxe du capitalisme, c’est qu’il va trop loin justement parce qu’il ne va nulle part ! Le marché n’a pas un but global ; il n’est que la rencontre d’une multitude de buts individuels. Chacun en veut toujours plus. Cela suffit à expliquer que le capitalisme n’a pas de limites intrinsèques. Si on le laisse aller, il ira trop loin, tant du point de vue de l’écologie que de ce qui est moralement et socialement acceptable en termes d’écart de richesse.


Dans votre livre Le capitalisme est-il moral ?, vous vous méfiez pourtant de toute référence à la morale
Le capitalisme n’est ni moral ni immoral, mais foncièrement amoral. Pour deux raisons. La première, c’est que, pour être moral, il faut être une personne. Or le capitalisme est un processus impersonnel, sans sujet ni fin. La seconde, c’est que le capitalisme ne fonctionne pas à la vertu ou au désintéressement, mais à l’intérêt personnel ou familial, donc à l’égoïsme. Or si l’égoïsme est une force considérable pour créer de la richesse, cela n’a jamais suffi à faire une civilisation, ni même une société humainement acceptable. Pour y parvenir, il faut des règles, des limites non marchandes et non marchandables. Et cela ne peut se faire que par le droit et la politique.


Le capitalisme ne risque-t-il pas d’engendrer des profits sans limites ?
Les profits ne seront jamais infinis, mais ne comptons pas sur l’économie ou sur le marché pour leur fixer des limites ! On pourrait le faire par une loi, mais personne jusqu’ici ne l’a fait. Cela se comprend : il est paradoxal qu’un Etat reproche à une entreprise de faire des profits ou veuille les limiter par la loi, alors que la richesse créée par l’entreprise lui profite et lui permet d’en redistribuer une partie ! Ce qui est en jeu, c’est moins le niveau des profits que leur redistribution. On peut envisager – je ne dis pas qu’il faut forcément le faire – que l’Etat fixe des limites à la richesse individuelle. C’est à quoi tend, d’une certaine manière, l’impôt sur la fortune (ISF). S’agissant des profits des entreprises, je ne serais pas choqué que l’Etat les limite, cela relève d’un débat démocratique légitime, mais à condition que cela ne conduise pas à appauvrir le pays, à nuire à sa compétitivité, ou à faire fuir les talents les plus entreprenants ou les plus créatifs.


Quand on voit le niveau de profits d’Apple dépasser les 30 % , quand la moyenne est autour de 5%, cela fait réfléchir, non ?
Qu’une entreprise crée le plus de richesse possible, ce n’est pas choquant. Après tout, si Apple affiche 30% de profits, c’est que l’entreprise a bien fait son boulot ! Cela pose surtout la question de la redistribution de cette richesse, ce qui relève de la loi, des Etats, de la fiscalité… Pour ma part, je crois davantage à une augmentation de la redistribution qu’à une diminution des profits. C’est pour cela qu’on a besoin d’un Etat – et c’est ce qui donne tort aux ultralibéraux.
Etre ultralibéral, c’est penser que la liberté du marché suffit à tout. Or nous savons, surtout depuis la crise de 2009, que ce n’est pas le cas. On a besoin du marché pour créer de la richesse et faire reculer la pauvreté. On a besoin de l’Etat pour assurer la redistribution et un minimum de justice. On a fini par comprendre, y compris à gauche, que l’Etat n’était pas très bon pour créer de la richesse : le marché et les entreprises le font plus et mieux. Il serait temps de comprendre, y compris à droite, que le marché n’est pas très bon pour créer de la justice : seuls les Etats ont une chance d’y parvenir.


Est-ce le rôle de l’Etat de limiter la hausse, année après année, des dividendes ?
Si la question porte sur le fait de savoir si l’Etat a le droit de le faire, ma réponse est oui. On peut voter une loi. Mais sera-t-elle économiquement efficace ? Va-t-elle enrichir l’Etat ou l’appauvrir ? Je ne suis pas économiste, je n’ai pas la réponse. Une mesure moralement justifiée et politiquement légitime peut s’avérer économiquement néfaste. Cela vaut pour la limitation des dividendes comme pour l’ISF ou les 35 heures. On a tort d’en faire un débat moral. La vraie question, c’est celle de leur efficacité économique.
Curieusement, ce sont les acteurs eux-mêmes – tel Larry Fink, le patron de BlackRock, l’un des plus gros hedge funds du monde – qui appellent à une régulation…
Si les Etats ne le font pas, c’est que ce n’est peut-être pas dans leur intérêt. Quant aux acteurs, ils peuvent le faire s’ils le souhaitent ! Le fait que le capitalisme soit amoral ne dispense nullement les individus – fussent-ils chefs d’entreprise – d’avoir leur propre morale. Prenez Muhammad Yunus, qui a créé la première banque de microcrédit. Ou le géant de la distribution suisse Migros, une coopérative où les profits sont redistribués en baisse de prix pour les clients propriétaires ou en hausse de salaires. Si les autres capitalistes veulent en faire autant, je n’ai rien contre !


Sur le sujet si décrié des rémunérations des patrons, une norme – comme celle d’Henry Ford limitant les différences de salaires de 1 à 20 quand on est aujourd’hui plutôt sur une échelle de 1 à 400 – serait-elle utile ?
Que tel ou tel dirigeant, qui n’a pas laissé un souvenir exceptionnel, parte avec des millions d’euros, oui, cela choque. Alors prendre comme unité de mesure le salaire le plus bas de l’entreprise et se fixer un barème maximal de 20, cela paraît raisonnable. Mais la norme sera forcément arbitraire. Pourquoi 20 ? Pourquoi pas 10 ou 100 ? Que tous les humains sont égaux en droits et en dignité, cela ne signifie pas qu’ils soient tous égaux en fait et en valeur, ni, encore moins, qu’ils aient la même valeur marchande ! Le marché du travail est soumis, comme tous les autres, à la loi de l’offre et de la demande. Ne comptons pas sur les bons sentiments pour fixer les rémunérations !


 Aujourd’hui, les actionnaires ont leur mot à dire avec le say on pay : est-ce le bon niveau où agir ?
C’est une évolution positive. Si les actionnaires acceptent de payer tel ou tel patron une somme considérable, c’est qu’ils estiment qu’il les vaut (à condition que le patron n’en décide pas seul ou avec ses amis). En France, les salaires ont été limités dans le secteur public. Avec le danger que les meilleurs patrons quittent le public pour le privé… De même, si on fixe un salaire maximum en France mais pas ailleurs, le risque existe que les plus talentueux quittent le pays. Il faut pourtant trouver quelque chose qui rende la rémunération des dirigeants socialement acceptable. Le marché en est incapable. A nouveau, la question passe par le politique. Et puisque c’est difficile à faire à l’échelon mondial, commençons au niveau européen !


Aujourd’hui, avec la surveillance accrue des ONG, l’éthique devient-elle une valeur d’entreprise ?
Oui, et c’est une bonne chose. Grâce à l’essor des ONG et des médias, les entreprises comprennent qu’elles ont intérêt à se comporter de manière socialement responsable. Cela crée une conjonction entre l’intérêt économique de l’entreprise et l’exigence morale des individus, y compris en interne. Les jeunes veulent travailler dans les entreprises les plus éthiques possible. L’éthique est devenue une triple exigence : face aux ONG, aux clients et aux salariés. Cela relève moins de la morale que de l’intérêt de l’entreprise. Tant mieux. Les intérêts sont plus fiables que la vertu !


L’une des dérives du capitalisme, c’est son alignement sur les propriétaires, l’actionnaire. Doit-il travailler pour lui, le shareholder, ou pour tous les acteurs ayant un intérêt dans l’entreprise, les stakeholders ?
L’entreprise est au service de celui qui la possède : la logique du capitalisme est plutôt actionnariale. Mais l’intérêt de l’actionnaire, c’est que l’entreprise ait le plus de clients satisfaits possible, donc aussi des salariés motivés – ce qui est le meilleur moyen d’avoir des clients satisfaits sur la durée. Pour un manager, se soucier du bien-être professionnel de ses salariés, ce n’est pas de la philanthropie, c’est le cœur de son métier. Et son boulot, c’est aussi de faire comprendre cela aux actionnaires.


Vous avez écrit votre livre il y a plus de dix ans. Depuis, vous avez le sentiment que tout change… et rien ne change ?
La crise a permis à la réflexion d’avancer. Les tentations ultralibérales ont régressé, tout comme les tentations d’économie administrée. La gauche commence à comprendre qu’avant de redistribuer quoi que ce soit il faut le produire. Et la droite, que le marché ne suffit pas à tout. C’est la fin du "y’a qu’à" – "y’a qu’à diminuer le nombre de fonctionnaires" pour la droite ; "y’a qu’à faire payer les riches" pour la gauche. Maintenant, on est plutôt à la recherche de décisions efficaces. Moins d’idéologie, davantage de pragmatisme. Moins de bons sentiments, davantage de lucidité. De ce point de vue, on a plutôt progressé.

La motivation, pot-au-noir du management


La motivation des salariés est une Arlésienne (tout le monde en parle, mais elle se défile) ou bien un pot-au-noir (cette mer périlleuse, même pour les as de la navigation managériale). 

Jadis intarissables sur le sujet, les sciences sociales peinent à décrire un enjeu en pleine mutation. A la motivation classique par la rémunération s'ajoute de plus en plus la motivation par le sens, revendiquée par les jeunes générations. Mais surtout, alors que les politiques de motivation traditionnelles (intéressement, conditions de travail, formation, etc.) visent le collectif de travail, les nouvelles doivent désormais cibler l'individu. La haute couture supplante le prêt-à-porter. 

Pour comprendre ce changement, les neurosciences concurrencent la sociologie. Leurs porte-drapeaux (Dan Pink, Mihaly Csikszentmihalyi, Richard M. Ryan, Edward L. Deci…) promeuvent « la motivation intrinsèque » par opposition à la « motivation extrinsèque ». 
Cette dernière, théorisée par Douglas McGregor dans les années 60, reposait sur la récompense-punition : l'homme est paresseux, il faut donc lui fixer des objectifs limités et reconnaître sa performance par des récompenses matérielles. Dans « Punished by Rewards » (1993), Alfie Kohn démontre qu'en agissant ainsi l'entreprise se punit elle-même par une performance et une créativité en berne. 
La « motivation intrinsèque », au contraire, satisfait trois besoins vitaux du salarié, validés par l'auscultation de son cerveau : son autonomie, son désir d'excellence et la certitude que son travail a un sens. De ces trois piliers, l'autonomie n'est pas le plus aisé. Dans un livre stimulant, « Le Mix organisation » (Eyrolles), Jacques Jochem soutient que l'organisation « holistique » est le Graal vers lequel les entreprises devraient tendre, « en faisant confiance aux individus et aux équipes pour traiter la complexité interne et externe ». Mais après quarante ans dans le conseil, cet ancien de Bossard confesse qu'elles sont encore rares, celles qui font ce pari de l'autonomie. Accorder une marge de liberté à des individus dans des organisations par essence collectives et remettre en cause la culture dominante du tout-contrôle sont deux gageures contre lesquelles viennent buter les meilleures intentions.
La nouvelle économie est parée de toutes les vertus pour surmonter ces contradictions. Comme si l'innovation managériale allait de pair avec l'innovation technologique. Mais où s'arrête le gadget, où commence la vraie rupture ? En offrant à ses collaborateurs 20 % de leur temps pour des projets « libres », Google a su attirer les plus jeunes. Mais le géant est aussi connu pour sa culture de tribu (de secte, disent ses détracteurs), dont les rites sont aussi contraignants que de bons vieux process. Plus modeste, mais non moins convaincant, l'américain Ideo (consulting) révolutionne sans cesse son organisation pour responsabiliser ses salariés. La taille, plus que l'activité, influencerait-elle la motivation ? 

Il serait pourtant illusoire de s'en remettre aux seules organisations pour doper la motivation. Comme le joueur de puzzle, le dirigeant tâtonne avant que son management prenne la couleur souhaitée. Ce qui suppose de réinventer son rapport au temps. 
Comme toujours, le sommet doit montrer l'exemple. Combien de comités exécutifs sont-ils prêts à engager une réflexion sur la pratique de leur autorité, qui donnera le « la » aux échelons inférieurs ? 

Si les processus et le contrôle forment un carcan dans les grandes organisations, la bienveillance, la confiance et le respect que celles-ci sont capables d'accueillir ne représentent-ils pas des antidotes efficaces au désengagement ? 

Pour se sauver de ce pot-au-noir de la motivation, les comportements du capitaine et de ses officiers comptent bien plus que la solidité de l'embarcation ou la précision du compas.

Les Echos |

SOFT SKILLS & MANAGEMENT

l'intelligence émotionnelle : nouvelle façon d’évaluer votre potentiel ? 


Emotional Intelligence

L'intelligence était auparavant mesurée au moyen du quotient intellectuel, entre autres par les employeurs. Aujourd'hui les entreprises intelligentes évaluent en parallèle l'intelligence émotionnelle de leur personnel.
Comment évaluez-vous votre intelligence ? Pour le déterminer, on s'est appuyé pendant des années sur le nombre de qualifications que l'on possédait et, que nous le voulions ou non, c'est le QI d'une personne (ou quotient intellectuel) qui compte toujours dans les cercles académiques aujourd'hui.

Cependant, l'intelligence est perçue d'une nouvelle manière : en tant qu'intelligence émotionnelle (QE). D'abord rendue populaire par le psychologue Daniel Goleman, on la surnomme souvent « le savoir-être ». Elle renvoie à la manière dont une personne gère ses émotions, interagit avec les autres, décrypte et s'adapte aux différents environnements culturels et influence les autres positivement. En somme, il s'agit de ses qualités humaines. Bien que certains déclarent qu'elles ont toujours été importantes aux yeux des employeurs, les compétences techniques, telles que l'expertise dans le langage de programmation pour les professionnels des TIC, ont eu tendance à prendre le dessus. Les entreprises peuvent faire valoir qu'il vaut mieux avoir un expert en TIC grognon qu'un amateur agréable.

Cependant, de nombreuses compétences techniques spécifiques aux entreprises pouvant être apprises sur le terrain, et de nombreux employeurs répétant que ce sont les compétences relationnelles qui manquent le plus, le QE est de plus en plus considéré comme le nouveau QI.

Cependant, ce phénomène va de pair avec un débat sur l'importance que l'on doit lui donner. À l'origine, le QE était un concept permettant d'expliquer pourquoi les études indiquaient que les individus avec un QI moyen étaient plus performants que ceux ayant un QI supérieur, à raison de 70 pour cent des cas. C'est Daniel Goleman qui avait identifié que parmi toutes les compétences requises pour que la performance professionnelle soit excellente, 67 pour cent relevaient du domaine émotionnel et que le QE n'avait pas de lien particulier avec le QI.

« Il ne fait aucun doute que nous vivons dans un monde tel que l'acronyme anglophone VUCA le dépeint : Volatile, Incertain, Complexe et Ambigu », déclare Jenni Lloyd, responsable chez NixonMcInnes, une société démocratique certifiée. « La conscience, l'empathie et l'esprit collectif constituent le nouveau panel de compétences émergeant. Les leaders doivent avoir une grande intelligence émotionnelle pour déléguer des responsabilités et admettre qu'ils n'ont pas toutes les réponses, » poursuit-elle.

La bonne nouvelle est que le QE est en réalité très facile à mesurer. Les tests psychométriques permettent désormais d'avoir une idée très précise quant aux préférences de chacun et les recruteurs affirment que les clients les prennent très au sérieux : Michael Barrington-Hibbert, associé actif de l'entreprise de recherche Barrington Hibbert raconte, « Pour l'un des clients avec qui nous travaillons, si les candidats ne réussissent pas les tests psychométriques, il ne les invitera pas à la prochaine étape. »

Le QE a aujourd'hui une place très importante dans le processus de recrutement, car les meilleurs embauches, c'est à dire celles qui ont un impact sur la croissance et les bénéfices, sont celles des éléments s’intégrant le mieux à l'équipe et à la culture de l'organisation. « Le test du QE permet également de pallier les préjugés inconscients qui peuvent intervenir lors du processus de recrutement, » explique-t-il, comme de discriminer quelqu'un à cause de l'école ou de l'université où il a étudié, de son origine ethnique, voire de son sexe.

Mais la mauvaise nouvelle est que Michael Barrington-Hibbert lui-même pense que le recrutement uniquement basé sur le QE a ses limites. « Je pense que son importance dépendra toujours du facteur organisationnel, » déclare-t-il. « Certaines entreprises très axée sur la performance recherchent encore des individus en course perpétuelle, ne se préoccupant pas de savoir si leurs actions peuvent blesser d'autres personnes. Il faudra toujours prendre des décisions impopulaires et si le profil de la personne correspond à l'entreprise, ça peut aussi bien fonctionner. »

En parallèle, les dernières allégations d'universitaires viennent contrecarrer les adeptes de Daniel Goleman, en déclarant que le QE n'est peut-être pas la seule manière de savoir comment les personnes fonctionnent. Adam Grant, auteur du best-seller Give and Take, propose une perspective différente sur le recrutement et les traits de caractère, en affirmant que la plupart des individus appartiennent à trois catégories distinctes : les « donneurs », les « preneurs » et les « équipiers », le QE étant pour lui moins important que ces trois catégories.

« Les donneurs font plus que ce qu'exige leur poste. Avoir plus de donneurs est la meilleure manière pour les sociétés de stimuler l'engagement, la fidélisation et l'innovation, » déclare-t-il. « La clé n'est pas d'embaucher davantage de donneurs, mais de réduire le nombres de preneurs, car les équipiers agiront davantage comme des donneurs s'ils sont entourés d'éléments de cette catégorie. » Il ajoute :   « On me demande tout le temps si les donneurs ont un plus grand QE que les preneurs et les équipiers, mais, bien que l'on pense que oui, toutes mes recherches montrent que les caractéristiques qui font la différence, à savoir la sagesse et l'empathie, n'ont pas réellement trait au QE, mais à la personnalité. »

Ce constat lance un tout nouveau débat : qu'est-ce que la personnalité et quelle influence a-t-elle ? Ce qui est semble clair est ceci : Le QE, dans le cas où il est considéré comme la capacité d'une personne à reconnaître ses propres émotions et à l'utiliser dans sa réflexion et sa manière d’interagir avec les autres, est presque aussi essentiel dans le contexte actuel d'économie axée sur les services que le savoir-faire technique. L'importance que les entreprises lui donnent dans leurs embauches reflète incontestablement le type de sociétés qu'elles souhaitent être et l'image qu'elles veulent donner.
r Peter Crush ( mars 2015)